NARCISSE REVELE: SUR UN CLICHE DE LA CAMPAGNE PUBLICITAIRE « CHARLES JOURDAN » REALISE PAR GUY BOURDIN

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10 novembre 2009 – Muriel Berthou Crestey (Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3)

La photographie est un double miroir, superposant l’image fantasmée du spectateur à celle de l’opérateur ayant préalablement modelé la réalité en fonction de son propre regard. Aussi constitue-t-elle le médium le plus plébiscité par les marchands d’apparence[1]. Si le « miroir de Claude » constitue pour Guy Bourdin[2] l’occasion de mettre en valeur la marque de souliers dont il veut refléter l’esprit, la campagne Charles Jourdan n’en demeure pas moins une véritable mise en abyme du mythe de Narcisse.

Superposant l’image photographique de la scène représentée en arrière plan, Guy Bourdin fait écho au mythe paradigmatique du reflet, en proposant, dans le même temps, une réflexion sur le médium lui-même. Le stratagème de la « représentation de représentation » métamorphose le cliché final en miroir, susceptible de recueillir tous les fantasmes du spectateur qui s’y projette[3]. Cette œuvre est comme une nymphe, qui ne demande qu’à s’épanouir à son contact. Spectateur, je fais partie de l’œuvre et imagine le chevauchement de ma propre représentation surmontant la paire de souliers. Cela induit une démarche spéculative rappelant le théâtre romantique incarné par Tieck dans Le Monde à l’envers, faisant du spectateur un sujet de la pièce. La jeune femme qui porte les chaussures (elles seules visibles) apparaît dissimulée par le polaroïd tendu par une main anonyme au premier plan. La personne figurant sur cette photo représente chaque détenteur des chaussures, en puissance. Le discours autoréférentiel de Philostrate proféré à l’égard des tableaux de Narcisse peints par ses contemporains[4] prend ici valeur d’évidence, puisqu’il change de la même façon le récepteur en Narcisse, susceptible de s’y reconnaître. Pour Louis Lavelle, Narcisse apparaît sous les traits d’un « étranger qui est lui-même »[5]. Proposant un écho au « stade du miroir » lacanien, Guy Bourdin en vient à affirmer que « Je est [potentiellement] un autre ». C’est dans une tentative proche de la catoptromancie (science consistant à lire dans les miroirs) qu’il peut alors y déceler les formes de sa propre intériorité.

Mais la composition cloisonnée de l’image induit un doute identitaire : le reflet photographique du modèle génère-t-il sa disparition (faisant office de masque) ou bien sa sublimation[6] ?

[1] André Rouillé distingue plusieurs phases dans la photographie de mode et de ses usages, marquant le passage, dans les années 1990, « de la désignation à l’expression ». (André Rouillé, « La mode et la publicité », La Photographie, Paris, Gallimard, folio essais, 2005, p. 212-215). Faisant la transition entre ces deux tendances, les photographies de Guy Bourdin se situent à ce moment charnière où la préoccupation formelle sert une dimension conceptuelle, renouant avec un imaginaire propre à l’inconscient collectif.

[2] La récente exposition Unseen (Phillips de Pury & Company, Victoria House, London, 2007) consacrée au travail photographique de Guy Bourdin, a notamment permis d’insister sur la portée mythique de son travail.

[3] La puissance de l’imaginaire constitue un des fondements de la « philosophie » de Gilbert Durand (« Fondements et perspectives d’une philosophie de l’imaginaire », intervention de l’auteur lors du 57ème Congrès de l’ACFAS, Montréal)

[4] Philostrate, La galerie de tableaux, trad. par A. Bougot, Révisé et annoté par F. Lissarrague, Préface de P. Hadot, Narcisse, Livre I, Texte 23, Paris, Les Belles Lettres, 1991.

[5] Louis Lavelle, L’Erreur de Narcisse, Paris, Grasset, 1939.

[6] Luc Bigé, L’éveil de Narcisse : l’éveil de la conscience, Paris, Janus, 2006.

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