LES LIEUX FONT LIEN: LE COSMOS DE LA MODE

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2 octobre 2012 – Emilie Coutant (Docteur de l’Université Paris V, Responsable du GeMode CeaQ-Sorbonne, et Fondatrice de la société d’études Tendance Sociale)

Depuis sa création en juin 2001, le GEMODE, Groupe d’Étude sur la Mode -rattaché au Centre d’Etudes sur l’Actuel et le Quotidien (dirigé par le professeur Michel Maffesoli, Univ. Paris V Sorbonne)- se propose de travailler sur un des thèmes majeurs de l »imaginaire postmoderne : la mode, en tant que processus d’incorporation des valeurs naissantes de notre socialité en gestation.

Depuis ses débuts, nous nous proposons, à partir de la sociologie du quotidien, en référence aux travaux de Michel Maffesoli et de son maître Gilbert Durand, d’analyser ce processus d’incorporation des valeurs naissantes et d’en dégager un réseau de sens permettant de comprendre notre rapport à l’apparence, à la corporéité et dès lors à la dialectique identité/altérité. Le paradoxe manifeste de la mode est vu au travers de notions conflictuelles telles : imitation/distinction, unique/multiple, luxe/populaire… Le champ d’application d’une telle pensée s’étend du tribalisme archaïque et contemporain jusqu’aux travaux de Léon Bakst sur le costume de scène en passant par les «costumes» technologiques que sont les extensions corporelles numériques. Les habits laissent des traces de la même façon que les acteurs sociaux laissent des traces à travers la mode et leurs différents costumes.

Depuis que j’ai repris la responsabilité du groupe en 2009, nous avons orienté méthodologiquement et épistémologiquement notre approche du sujet vers sa perspective en termes de sociologie de l’imaginaire, en prenant appui sur l’oeuvre de Gilbert Durand « Les structures anthropologiques de l’imaginaire» (Paris, Dunod – 1re édition Paris, P.U.F., 1960). Il s’agit de proposer des analyses d’images de mode, qu’elles soient issues des défilés officiels, de la presse spécialisée ou généraliste, ou encore de l’art ou du design, à partir d’une méthode mythanalytique et mythocritique. Le GEMODE choisit de prendre le parti de poursuivre cette perspective théorico-pratique en faisant intervenir – dans la mesure du possible – des acteurs clés de la mode. L’ambition est toujours de relever les symboles et les signes qui mettent en « forme » la résurgence des figures mythiques, cet éternel retour des images primordiales autour desquelles se cristallisent les valeurs communes et dès lors, l’être-ensemble. Tous les travaux des étudiants et chercheurs présentant et/ou appliquant cette méthodologie à la Mode sont les bienvenus.

L’année dernière, après un semestre consacré aux figurations de la féminité et de la masculinité à l’écran, nous avons pris le parti de recentrer sur le « cosmos de la mode », champ d’étude et territoire en plein ébullition. Des maisons de couture aux bureaux de styles, des nouveaux créateurs à la tribu des modeuses 2.0, l’effervescence et les métamorphoses sont de mise, recomposant dès lors les définitions, la temporalité et les lieux de la mode. Si les podiums des défilés, institutions ancestrales de l’industrie de la mode, continuent de donner le « la » des tendances chaque saison, ils composent désormais avec les multiples évènements en marge, des collections capsules aux festivals et autres journées de la mode, et surtout avec les  intarissables sources de créations indépendantes et d’inspiration rendues visibles par l’explosion d’Internet et les mises en scènes personnelles dans le théâtre de la rue. En étroite relation depuis quelques décennies avec les champs du design, de l’art, de la musique et du cinéma, la création de mode contemporaine s’inspire aujourd’hui des styles façonnés par tout un chacun dans un va et vient permanent entre l’affirmation du soi et l’affiliation à la tribus. Du hip hop au street fashion de luxe, entre rites initiatiques et aura numérique, nous nous sommes posés la question : sur quelle mode pour demain ?

Cette année, nous poursuivons sur cette lignée : nous convions ici étudiant(e)s, chercheurs et professionnels à réfléchir ensemble sur les perspectives et les approches permettant de capter en profondeur les phénomènes de mode qui modifient en permanence le tissu social. En analysant les enjeux théoriques et pratiques de la mode contemporaine, qu’il s’agisse de la mutation de sa temporalité, de la recomposition de ses territoires, des mécanismes d’influences des dernières tendances ou des nouveaux modèles d’inspiration, ce séminaire a pour ambition de vous proposer des clés de lecture des imaginaires sociaux contemporains. Lieu d’échanges et de débats sur la mode mais également sur le design, l’art, le cinéma, la culture digitale, le GEMODE prend le prétexte de l’image, de la surface, de l’icône pour engager un décryptage en profondeur de la construction tribale de la réalité.

 

MOD’SPE PARIS : En tant que responsable du GEMODE, je tends à apporter à ce groupe toutes les informations, les orientations et les perspectives que je développe avec mes partenaires de recherches ou dans le cadre de mon travail de consultante indépendante.

Un de nos partenaires majeurs depuis un an est le Département Etudes et Recherches de Mod Spé Paris (fondé avec Lucile Salesses) qui œuvre pour le développement de recherche appliquée à la mode pour les entreprises, les agences, les annonceurs et les marques. Le département de recherche Mod Spé Paris organisera d’ailleurs le 9 avril 2013 un colloque « Mode et science » qui aura lieu salle Louis Liard en Sorbonne. Appel à communications à venir. Puis revue online.

Je suis intervenue en mai dernier au congrès ACFAS à Montréal au sein duquel était organisé un colloque « L’état de la mode contemporaine » organisé par Mariette Julien (interviendra dans le prochain séminaire le 06/11). Les actes de ce colloque sont en cours de publication.

 

TENDANCE SOCIALE : A la base un blog dédié à des analyses sociologiques sur différents thèmes (art, mode, design, féminités/masculinité pour l’essentiel) devenu une sorte de vitrine de mes recherches, publications et expertises, et cellule d’inspiration.

 

Initiation à la sociologie de l’imaginaire de la mode

Ceci est une petite introduction à la sociologie de l’imaginaire de la mode, combinant des extraits de ma thèse (publication L’harmattan 2013) et les prémisses d’un cours que je prépare pour le Master marketing international des produits de mode de Mod Spé Paris que je commencerais en janvier et dont je vous ferais part bien entendu. Il s’agit d’un cours qui présentera les éléments théoriques pour l’analyse sociologique de la mode dans diverses perspectives : 1. L’analyse contemporaine des tendances, 2. La pensée des auteurs pertinents, 3. Les travaux empiriques ayant porté sur cet objet d’étude. A travers la mode, c’est bien sur la société contemporaine de consommation qui est l’objet de notre analyse.

 

Dans notre société occidentale contemporaine, on assiste depuis quelques décennies à une mutation de valeurs, un changement sociétal qui agite en profondeur à la fois notre individualité et notre sentiment d’appartenance au tout collectif. On observe en effet le passage d’une société régie par le travail, la morale, la Raison, le progrès et la performance, basée sur la logique du « devoir-être » à une société de loisirs fondée sur  le développement technologique, la centralité de l’image et l’intensité de l’activité communicationnelle, basée désormais sur la logique du « vouloir-être », où prime dès lors le carpe diem et l’avènement de multiples éthiques, notamment celle de l’esthétique. Au sein de cette nouvelle ambiance sociétale, l’éthique de l’esthétique puise ses racines dans le retour des émotions et des passions localisées, dans le relent communautaire et les sensibilités effervescentes ritualisées mais surtout dans un corporéisme ambiant et un hédonisme diffus qui témoignent du retour de la complexe entièreté de la nature humaine. Cette nature humaine, qui ne peut plus être résumée à l’unité de l’individu s’épanouit au contraire dans la mise en scène d’identifications multiples. Le glissement de la logique de l’identité à la logique de l’identification, expression d’un narcissisme collectif, est un des indicateurs phare du changement de paradigme actuel, et signe dès lors l’avènement de domaines qualifiés autrefois de futiles : la mode, la beauté, les parures du corps. Diffractés de nos jours dans le tout social, la mode, le corps orné et la centralité du paraître sont devenus des « formes » sociales, au sens simmelien du terme, qui produisent des effets structurants. En valorisant le corps, les images, l’apparence, la forme est “formante” : elle  « agrège, rassemble, façonne une unicité » indique Michel Maffesoli dans son ouvrage Eloge de la raison sensible (2005 : 118).

Le jeu des formes et des parures est aujourd’hui une des caractéristiques centrales de notre socialité : la mise en images, les corps en spectacles, la recherche de styles et la prévalence du sensible dans le rapport que chacun entretient au monde et aux autres fondent cette esthétique généralisée qui est facteur d’union. Pour saisir cette dimension esthétique de la vie sociale, il faut donc revenir à cette sensibilité, ce rapport affectuel qui fonde toute société. Pour comprendre la sociologie des images, de l’apparence et de la mode, il s’agit de se focaliser sur ce qui est caché, invisible, ce qui grouille, agite et agrège notre société, en un mot : l’imaginaire. La puissance mystique de la mode et des images qui est à l’œuvre peut en effet être lue comme une résurgence d’une dimension sacrée du social, une nouvelle forme de religiosité, un lien spirituel qui s’élabore dans les interactions sociales et dans les interactions entre l’environnement naturel et l’environnement social. Ainsi, entreprendre une saisie des aspects sociologiques de la mode contemporaine à l’heure de ce changement de paradigme sociétal nécessite l’usage de cette notion d’imaginaire, « connecteur obligé par lequel se constitue toute représentation humaine » selon Gilbert Durand dans son ouvrage L’Imaginaire (1994 : 77). L’imaginaire de la mode est en effet une clé de lecture pertinente pour comprendre ce processus de “participation magique” à une entité plus vaste, cette transcendance immanente favorisant l’union à l’autre, ou encore ce mouvement communiel créateur d’unité qui intègre la part mystique, onirique et profonde de l’humanité. Dans les représentations médiatiques et les diverses manifestations de l’apparence l’on voit revenir ces figures mythiques et fantasmagoriques dont l’efficacité, parce qu’elle renvoie au monde irréel, donne à voir ce qui est caché et qui revient sur le devant de la scène. Ces reviviscences de l’imaginaire, de la sensualité, du fantasme et du mystique inaugurent un nouveau rapport au monde reposant sur des éléments archaïques. La reliance, fonction essentielle de la mode, est donc perceptible dans cette religiosité : elle se rapporte à un présent à vivre de façon empathique avec d’autres. Si, pour Rimbaud, « je est un autre », dans l’imaginaire de la mode contemporaine, Je est un tout qui intègre la perception du Soi dans le regard d’autrui et la construction de son apparence au prisme de la tribalisation du monde.

Après une courte aparté sur l’importance du paraître et la nécessité de plaire dans notre société contemporaine, notre perspective sociologique de la mode procédera dans un premier temps à une approche socio-historique de ce champ d’étude et à une clarification de ses fonctions, entre imitation et distinction. Dans un second temps, nous dévoilerons ce que recouvre cette “pensée sauvage” qu’est la mode et la façon dont elle est essentiellement figuration du social. Enfin, nous approfondirons notre discours en portant notre regard intuitif et analytique sur deux notions clés de l’imaginaire de la mode : le style et la tribu. Au terme de ce développement, il s’agira pour le lecteur de capter le rapport essentiellement ludique, sensible et affectuel qu’entretiennent les consommateurs au champ  de la mode contemporaine.

De la nécessité de plaire

Qu’il s’agisse de la mode, du cinéma, de l’art, de la musique ou du sport, l’importance d’être beau, la primauté du paraître tend à se diffracter dans tous les domaines. Les modèles musicaux, sportifs, cinématographiques doivent être performants dans leur domaine mais leur esthétique devient elle aussi très importante à tel point que parfois la faiblesse ou la médiocrité de leurs réalisations peut être occultée par les avantages de leur physique. La mode, le cinéma, la musique, le sport sont autant de domaines créateurs de figures auxquelles tout un chacun souhaite s’identifier ; autour des modèles, c’est toute la logique de l’être-ensemble qui vient s’épanouir : on communie autour de ces images, on se rassemble autour de ces idoles. Et si ce phénomène est tenu pour féminin dans les préjugés du sens commun, il s’avère en réalité que ce sont l’ensemble des individus qui sont influencés, qu’il s’agisse de l’influence d’un père spirituel, d’un modèle familial ou professionnel, d’une figure sportive ou d’une idole musicale. L’homme n’est pas en reste face à cette nouvelle configuration du social : la logique du paraître l’affecte désormais autant que la femme. Le besoin de plaire, de satisfaire le regard des autres mais surtout de se plaire à soi-même devient grandissant : les injonctions à la complaisance ont envahi le tout social. Baudrillard en son temps l’avait déjà constaté : « Partout, l’individu est invité d’abord à se plaire, à se complaire. Il est entendu que c’est en se plaisant à soi-même qu’on a toutes les chances de plaire aux autres. A la limite, la complaisance et l’auto-séduction peuvent-elles supplanter totalement la finalité séductrice objective. L’entreprise séductrice se retourne sur elle-même, dans une sorte de « consommation » parfaite, mais son référent reste bien l’instance de l’autre » indique-t-il dans son ouvrage La Société de consommation (1970 :138). Exister dans le regard de l’autre est devenu la condition sine qua non de l’existence, et le leitmotiv de tout acte de parure. Simmel, en son temps, le soulignait déjà): « on se pare pour soi et cela se peut seulement lorsqu’on se pare pour les autres. » écrivait-il dans son texte La Parure et autres essais (1998 :79).

Ainsi, dans cette configuration de réhabilitation de l’imaginaire, le champ de la mode offre un terrain d’observation privilégié de la mutation des regards et de l’importance du paraître. Manifestant la prégnance contemporaine de l’image et des apparences, ce champ d’étude en livre toute l’efficace sociale. Impliquant le vêtement, les soins du corps, les pratiques d’entretiens de celui-ci, la mode ne se contente pas de déterminer le social, il est avant tout figuration de celui-ci. Est-ce la mode qui a transformé la société ? Est-ce la société qui a transformé la mode ? C’est l’éternelle question de la poule et de l’œuf. Quoi qu’il en soit, dans cette nouvelle éthique de l’esthétique, en conciliant dimension collective et profondeur symbolique, le monde imaginal de la mode, de la beauté et du paraître s’imposent comme des fondements de l’ordre symbolique du social, des liants sociaux fondamentaux.

Je passe sur l’approche socio-historique de la mode, la dialectique imitation/distinction pour préciser davantage la fonction de la mode aujourd’hui : pensée sauvage et figuration du social, et je terminerai, si j’en ai le temps, sur le couple phare pour saisir la mode contemporaine : styles et tribus postmodernes.

 

La mode concilie deux sentiments contradictoires présents dans la société : le besoin de distinction et le désir d’appartenance. Elle dessine ainsi l’unité d’un groupe et sa rupture avec l’extérieur, bien qu’elle soit importée d’ailleurs. Nous avons vu que, d’après certains de ses théoriciens, la mode s’autorégule car elle répond à un besoin social voire spirituel. En réalité, la mode et les changements sociaux sont en constante imbrication, s’influençant mutuellement : la mode révèle les structures véritables de la société laissant apparaître la violence des mouvements par lesquels le corps social se compose et se recompose. Dans le même temps, les canons de la mode vestimentaire semblent se mouvoir selon les variations culturelles propres à chaque époque. La mode est pour König « l’un des moteurs de l’évolution sociale » (1969 : 21), ou encore pour Yonnet un « puissant accompagnateur dans un certain nombre de changements sociaux » (1985 : 33).

Les mécanismes de la mode ont été étudiés sous l’angle psychosocial par Marc Alain Descamps qui chercha à en déterminer ses facteurs, ses premières lois, ses rôles et surtout son sens. En appréhendant cinq degrés de définition qui vont du plus extensif au plus intensif, il parvient à la définition suivante : « la mode est une suite ininterrompue et rapide de diffusions soudaines, sans autre raison qu’elle-même et de nature éphémère » (1984 : 16). Puis, à partir d’une analyse structurale, il tire la conclusion que la mode doit être comprise comme phénomène social global.» Car, que ses motivations soient individuelles ou sociales, elle apparaît comme « un phénomène surdéterminé qui exprime à la fois l’individu, la société, l’inconscient, et a une évolution autonome propre » (1984 : 61). Dans cette perspective, Descamps entreprend une double étude de la mode vestimentaire : la première focalise sur l’angle matériel et concret : les matières, les tissus, les couleurs, et cherche à en saisir les implications  psychologiques et sociales ; la seconde porte sur les influences culturelles sur la mode en prenant pour angle d’attaque le sport, les évolutions du vêtement féminin, et la jeunesse. Pour notre auteur, la mode apparaît comme l’essence de la jeunesse, « le terrain privilégié dans lequel peut se manifester leur personnalité, et peut-être où elle se construit ».

C’est également dans cette perspective que nous souhaitons percevoir les oscillations de l’apparence et l’importance de la mode vestimentaire depuis quelques décennies. La fin de la seconde guerre mondiale a marqué la démographie de notre monde occidental du fait du fameux phénomène du baby boom qui a succédé aux années de terreur. Ce phénomène a eu des effets très importants sur les mutations culturelles et sociales des années 1960/1970 : en effet, à cette époque, les bébés nés lors de l’explosion démographique de l’après-guerre, devenus adolescents, forment une classe d’âge très nombreuse qui commence à manifester sa quête d’ailleurs et de renouveau, son désir rebelle de changement, voire de révolution. Le « jeunisme » de l’époque a considérablement influé sur les émergences culturelles. C’est à cette période qu’ont commencé à se constituer les sous-cultures artistiques, notamment musicales, qui ont promu de nouvelles manières de penser, de s’habiller, de se positionner par rapport au reste du monde. En marge de la société, ces sous-cultures sont devenues les fers de lance de l’avant-garde, notamment dans le champ de la mode, et ont évolué par la suite pour se constituer en formes canoniques et modèles d’influences. La jeunesse des années 1960/1970 et les mouvements de mode qu’elle a impulsés ont dès lors véritablement modifié les définitions de « la Mode » en tant que telle. Celle-ci n’apparaît plus comme autonome, autorégulée, système fermé sur lui-même, ou encore placée sous l’unique joug des couturiers créateurs de modèles et de standards d’habillement. A travers ses nouvelles interactions avec la musique, le cinéma, l’art ou encore le sport et les voyages, la mode est devenue un carrefour imaginaire entre cultures effervescentes, médias, et créations artistiques et vestimentaires, déployant dans ces différents domaines les formes, lignes et couleurs du moment.

Désormais, pour comprendre la mode, sous cet angle nouveau, il convient de développer une véritable “mythanalyse” des images de mode dans le cadre d’une sociologie de l’imaginaire de ce domaine. Comme le signale Monneyron, développer une sociologie de la mode implique de « poser le vêtement, non plus comme élément second, mais comme élément premier, fondateur, déterminant les comportements individuels comme les structures sociales » (2005 : 75). L’imaginaire, plus que la réalité vécue, détermine nos relations au vêtement. L’inconscient contribue à orienter les choix du quotidien, parmi lesquels le mode d’habillement et l’apparence vestimentaire tiennent une place importante. De ce fait, les images de vêtements dépassent le simple cadre de l’illustration de mode et contribuent à ses mouvements, voire les fabriquent. Dès lors, la mode s’explicite dans l’apparence et, apparaître, c’est bien émettre et vouloir recevoir des signes.

Ainsi, la mode a des pouvoirs symboliques forts. Elle se sert d’éléments matériels plus ou moins solidement connotés pour renvoyer à des notions ou des idées qui permettent à leur tour la construction de représentations d’univers complexes, psychologiques, sociologiques, culturels, religieux. Le vêtement, élément matériel le plus visible de la symbolique de mode, est porteur de sens multiples et diversifiés. Le costume, le vêtement lui-même et ses composants, véhiculent ce sens, tout comme la manière dont ce vêtement est porté. Un pantalon de sport par exemple n’a pas le même sens dans une salle de musculation, dans la rue ou dans l’avion. La dynamique du symbolisme de la mode provient de la multiplicité des codes explicites et implicites de l’habillement lié aux lieux, aux activités, aux personnes et aux styles. En outre, chaque élément d’un vêtement, tissu, matière, couleur, forme, motif, ornement est, lui aussi, porteur d’un sens, d’une symbolique, et peut être relié à un archétype que la mythanalyse permet d’appréhender.

L’ensemble des images de mode, qu’il s’agisse de la presse spécialisée, de la publicité, ou des icônes médiatiques (musicales, cinématographiques, sportives…etc.) fournissent à notre inconscient un panorama de couleurs, de formes, de symboles et de modèles sociaux qui déterminent nos comportements vestimentaires, nos manières d’être et de paraître. Patrick Bollon appelle à voir dans la mode une « pensée sauvage du social » (1990 : 184). La mode apparaît surtout comme une anticipation et une figuration du social. A travers elle, et ses oscillations permanentes, on peut lire les changements d’une société. Pour Monneyron, cette fonction d’anticipation sociale du vêtement est visible chez le dandy puisque, citant Emilien Carassus et son ouvrage Le Mythe du dandy, « son costume tient lieu de modèle pour l’ensemble de la société » (1971 :77) Il contribue dès lors à mettre en place un certain nombre de représentations collectives, notamment celle de l’homosexualité.

Le dandy entretient une relation féminine avec le vêtement, employant davantage de couleurs et de tissus réservés habituellement aux femmes, ce qui a pour fonction, à la fois, de camoufler et d’exhiber son ambiguïté sexuelle. Monneyron souligne qu’en introduisant par le vêtement le féminin dans le masculin, l’esthète fin de siècle incarne dans les représentations collectives cette « sorte d’androgyne intérieur, d’hermaphrodisme de l’âme » dont parle Foucault dans son célèbre ouvrage La Volonté de savoir (1980 : 59), et qui définit l’homosexuel à la fin du XIXème siècle. Cette fonction d’anticipation sociale du vêtement, ainsi que cette manière d’intervertir en soi le masculin et le féminin, va être fondatrice de notre rapport à l’apparence dans le paradigme esthétique. A l’aube des révolutions, les femmes tendent à s’accaparer le vestiaire masculin afin d’asseoir leur volonté d’émancipation ; au cœur des mutations sociales, à la suite des effervescences de l’habillement féminin, l’uniformisation de la mode masculine va laisser place aux frivolités et à la fantaisie, et s’approprier des pièces vestimentaires féminines, contribuant par là même à manifester en pleine lumière des caractéristiques jusque-là souterraines. Cette utilisation des éléments du vestiaire féminin par les hommes a pour résultante une métamorphose des stratégies de séductions masculines. Comme le dandy, l’homme d’aujourd’hui, pour séduire, doit passer par le féminin.

La mode apparaît comme la voie d’accès privilégiée à l’étude des rapports entre les sexes. En étudiant le comportement vestimentaire, on peut comprendre le rapport aux corps, à l’autre et notamment à l’altérité sexuelle. Fonction d’anticipation sociale, la mode vestimentaire l’est surtout dans la construction des identités sexuelles. Monneyron indique que les images de mode et les vêtements peuvent constituer un accès privilégié aux représentations contemporaines de la sexualité et un indicateur fiable des angoisses et des aspirations d’une société. En analysant les iconographies mettant en scène les corps masculins et féminins, on peut y lire les orientations de notre époque dans les rapports à soi et au monde : l’orientalisation des vestiaires qui y apparaît par exemple peut se lire comme la figuration de notre rapport à l’autre, à l’ailleurs, de notre quête nostalgique du paradis perdu. L’Orient, cet autre absolu de l’Occident, apparaît comme son reflet inversé, lieu de toutes les fascinations et répulsions. Le vêtement serait l’expression des valeurs refoulées/repoussées par l’Occident, valeurs de communion à l’autre, de spiritualité et de mystique ; la mode hippie des années 1960, inspirée de l’Inde, en est une des illustrations.

Par ailleurs, dans ses relations avec la sexualité et le pouvoir, la jeunesse et la vieillesse, la mode a une signification psychosociale très importante mettant en relief les ambivalences de la culture, entre conformisme et rébellion, ainsi que les tensions entre masculin et féminin. Valérie Steele, qui a mené une analyse de la mode fétichiste dans son ouvrage Se vêtir au XXème siècle : 1945-1997, voit dans la mode « la mise en scène de notre propre malaise devant l’effacement des frontières entre “normal” et  “pervers” » (1998 : 187). La mode participe au bouleversement des normes de la société ; remettant en cause le dimorphisme sexuel, les genres, les cultures, les époques, juxtaposant parfois des styles vus comme antinomiques, des couleurs et des motifs les plus détonants. La mode souhaite volontairement provoquer, quitte à choquer, pour marquer les esprits et bouleverser les valeurs établies, confronter les styles et les genres pour dépasser les clivages et les dichotomies.

             Style et tribus

Dans le paradigme esthétique qui caractérise notre socialité, on l’a vu, la profondeur se cache souvent à la surface des choses, étant entendue que celle-ci nous invite à guider notre pensée vers les ressorts archétypaux de tout phénomène. En effet, lorsqu’on observe avec méthode et rigueur une image de mode et qu’on l’interprète de manière appropriée, elle nous livre des indicateurs fiables des aspirations d’une société ou d’un groupe donné à un moment de son histoire. La sociologie de l’imaginaire et la méthode mythanalytique nous permet de confronter l’imaginaire qui entoure les différentes modes vestimentaires et les différents styles par lesquels un ensemble de personnes s’affirment aujourd’hui. Ces personnes semblent se constituer en tribus, s’imitant mutuellement au sein de la communauté afin de se distinguer des autres tribus. On peut citer à loisir de nombreux exemples de cette tribalisation de la mode : les punks, les hippies, les gothics, les lolitas, les fluo-kids…etc. Géraldine de Margerie, et son photographe Olivier Marty, livrent une sorte de panorama des styles de ces tribus dans leur Dictionnaire du look présenté dans les médias sous la terminologie anecdotique de « popsociologie ». La mode a créé un univers de styles et de tendances qui singularisent le vécu quotidien, renouvellent notre rapport identité/altérité, favorisent l’agrégation, la communion, et façonnent le collectif.

La tenue, ensemble vestimentaire, est toujours insérée dans un contexte social et révèle le sentiment d’adhésion (ou de rejet) et la position de l’individu par rapport au groupe en question. En d’autres termes, au sein de chaque tribu, le respect des codes vestimentaires manifeste l’appartenance au groupe et indique que l’on en connaît les comportements et que l’on partage les mêmes affinités, qu’elles soient sportives, musicales, culturelles…etc., ou purement vestimentaires. A l’inverse, le refus d’appartenance à un groupe peut s’exprimer par un décalage vestimentaire volontaire ou non par rapport aux normes et valeurs tacites du groupe. Le vêtement exprime un mode de vie puisque ceux qui partagent ce mode de vie, cet engouement, veulent pouvoir se reconnaître, se repérer, se montrer comme dépositaire de ces symboles. A titre illustratif, un réseau social en ligne, plateforme communautaire sur Internet, nommé Be, a même été créé sur la base de l’identification par l’apparence : sur ce réseau, on se crée un profil dans lequel on choisit son ou ses style(s) vestimentaire(s) (« BCBG », « pop », « glamour », « hippie », « rock »…) et l’on se fait des « amis » qui possèdent le même style et qui vont partager conseils, informations et actualités en matière d’habillement. C’est bien le rôle de la mode que d’associer et de séparer, de réunir un cercle tout en l’isolant des autres (Simmel). Tous les rattachements d’ordre tribal, sur la base de l’apparence, sont tout à fait relatifs : les personnes passent d’une tribu à l’autre en revêtant l’habit, le masque, adapté au moment, au lieu, aux personnes rencontrées à cette occasion.

Dans cette logique d’imitation d’un style précis, les créateurs de mode avec leurs collections, leurs mannequins, leurs modèles choisis pour représenter les tendances du moment, influencent considérablement la constitution de tribus qui s’agrègent selon tel ou tel style. S’il est incontestable que le public de la haute couture est initialement limité, du fait du relais de la photographie de mode, de la presse, de la télévision et du cinéma dont elle dispose, elle est en mesure d’imposer ses modèles au plus grand nombre. Par le biais du prêt-à-porter, l’importance sociale du créateur va aller grandissante, imposant aux masses des vêtements qui le caractérisent et qui deviennent des modèles à imiter. Mais les stars, notamment celle de la musique, et des cultures underground jouent le rôle de figures privilégiées influençant la jeunesse dans son habillement. Comme l’indique Michèle Pagès-Delon dans son ouvrage Le Corps et ses apparences « le milieu des vedettes est un diffuseur puissant de normes à travers les différentes modes dont il est le créateur ou le relais » (1989 : 85).

On constate de plus en plus le passage du mannequin à la star comme support des modes et des styles vestimentaires proposés à la jeunesse. Edgar Morin l’indiquait dès 1972 dans son ouvrage Les Stars : « c’est naturellement que la star, archétype idéal, supérieur et original, oriente la mode » (1972 : 123). Pour l’auteur, la star, par son aura, sa magie érotique, permet la constitution de la personnalité individuelle dans l’identification au mythe : « la personnalité naît aussi bien de l’imitation que de la création, [elle] est un masque qui nous permet de faire entendre notre voix, comme le masque du théâtre antique. Ce masque, ce déguisement, la vedette en donne l’image et le modèle ; nous l’intégrons à notre personnage, l’assimilons à notre personne » (1972 : 127). La star joue donc le rôle de modèle, encourageant chacun à prendre soin de son corps, à copier le style vestimentaire dont elle se fait l’apôtre. Morin souligne que le rôle de la star sur la mode et l’apparence est le plus efficace au moment « d’indétermination psychologique et sociologique de l’adolescence » (1972 : 130). En effet, c’est la jeunesse qui va être la première frange de population à imiter les célébrités musicales ou les idoles cinématographiques, mais par la suite ces modèles vont se diffracter au tout social et contaminer l’ensemble de la mode en général en devenant des mythes par excellence. Qu’il s’agisse des Beatles, de James Dean, de Marilyn Monroe ou de James Bond, chacun va impulser un style intemporel, être associé à des codes vestimentaires précis qui n’auront de cesse d’être copiés, imités, repris et réinterprétés. Ainsi, à côté des créateurs de mode, les figures médiatiques vont se placer comme modèles d’influence, ordonnés et ordonnateurs, intégrés et intégrateurs. Toutefois, la rue va elle aussi influencer de façon notable les comportements vestimentaires. Comme je l’ai évoqué en amont, des groupes multiples, se réclamant de différentes sous-cultures ou contre-cultures, fruits de révoltes individuelles ou collectives, vont constituer des styles vestimentaires qui, par la suite, seront eux-mêmes repris par les grands couturiers. Les teddy boys, les mods, les surfers, les punks pour n’en citer que quelques uns, formeront des styles vestimentaires lancés par de jeunes générations qui seront ensuite adoptés dans les collections de haute couture et du prêt-à-porter de luxe. Par exemple, le style punk a attendu d’être approché par Vivienne Westwood (femme de Malcolm McLaren, manager des Sex Pistols, groupe de punk anglais formé en 1975) avant de constituer une mode véritable, consommée massivement dans les années 1980. Ainsi, le besoin de se singulariser, que l’on pourrait rapprocher d’une stratégie de distinction, va se transformer en désir de reconnaissance et de fusion dans un ensemble plus vaste.

Michel Maffesoli, dans son ouvrage Au creux des apparences a bien indiqué l’essence collective de l’apparence, elle « n’est rien moins qu’individuelle » (2007 : 145) et ne peut être que celle d’un groupe. Il montre que la mode joue « le rôle de ce que Durkheim appelait l’emblématisme : elle est facteur d’agrégation, sur laquelle repose, stricto sensu, la fondation sociale. » La mode permet en effet, de communier, de se rattacher à ses pairs, de se sentir relié au théâtre de la vie, de faire partie d’un corps mystique. Le travail des apparences conduit à faire apparaître le corps propre tout en le faisant disparaître dans le corps collectif.  « L’exacerbation du corps personnel, sa mise en scène, conforte le corps social » indique Maffesoli dans son article « Le devenir mode du monde » paru dans la revue Sociétés (2008 : 12). C’est ce que notre auteur appelle un narcissisme de groupe : à la logique moderne de l’identité succède celle de l’identification, à la séparation succède « l’amour du même dans l’autre ». Les médias ne sont que les miroirs de ces narcissismes collectifs. Même si le dandy vivait du reflet qu’il générait auprès des autres, à un moment où le rapport au vêtement restait anecdotique, c’est surtout dans son groupe de pairs, groupe homogène, cohérent, avec ses manières et son éthique, que toute la dimension du personnage était appréciée. La théâtralité de ce personnage trouve un prolongement dans la métaphore postmoderne des tribus qui manifestent l’importance du « nous ». Ces groupes affectuels avec leurs figures charismatiques, leurs mythes et leurs emblèmes confortent la même sensibilité commune. Autre manière de dire que le style esthétique, dont on a vu qu’il n’est rien d’autre que d’éprouver en commun, exprime une émotion commune. La communion naît de l’émotion et place ainsi le vêtement du côté sensible ; la mode cède la place aux looks multiples, divers et variés, comme moyens d’identification, qui favorisent dès lors une appartenance multiple. On constate en effet la multiplication et la fragmentation des canons ancestraux de la mode au profit de la juxtaposition de styles hétéroclites.

La mode est du côté de l’éphémère, de la circulation, de la transparence, tandis que le look dure, aussi longtemps que dure le groupe de référence ; la mode est toujours d’actualité car elle s’adapte, elle vit et change, mais la mémoire de la mode reste le look qui, seul, permet de montrer l’éternel retour de la mode. La mode en créant les looks va prouver son rôle de reliance et sa fonction sacramentelle de rendre visible ce qui se lie souterrainement : l’être ensemble. On rejoint ici la définition du style donné par Maffesoli dans son ouvrage La Contemplation du monde : « quelque chose d’englobant, d’ambiant, qui est la cause et l’effet, à un moment donné, des relations sociales dans leur ensemble » (1993 : 55) Le style manifeste l’unité de la totalité, reflète le sentiment collectif, exprime une époque et, en tant que tel, assure la reliance de tous les membres d’une société. La pluralité des appartenances et relations se révèle constitutive du rapport à soi, à autrui, au monde de tout un chacun. « Les modes vestimentaires (…) tout en étant le fait des individualités particulières, agissent en retour sur celles-ci pour en faire des personnes membres d’un groupe donné. Le fait communicationnel est ainsi la cause et l’effet du pluralisme personnel » indique Maffesoli (2007 : 258). Pour Maffesoli, l’émergence de ces identifications successives est le caractère fondamental de la postmodernité, le fruit de la saturation du principe d’identité et indique que prévaut désormais « le style de “l’idéal communautaire” » issu d’une solidarité organique « qui maintient ensemble tous les éléments que la modernité avait disjoints » (1993 : 41) Ce phénomène accentue l’importance du présentéisme dans notre quotidien puisqu’il faut sans cesse s’adapter et se réadapter aux moments, aux lieux, aux rencontres. Les communautés et tribus n’existent que grâce au partage des images, des styles, des formes qui les caractérisent. La socialité postmoderne apparaît donc comme une dynamique dominée par l’image, le sensualisme matériel ou spirituel, les jouissances du présent ; elle est un mouvement infini de circulation de looks, de styles, d’apparences, d’appartenances, de cultures qui forment les corporéités et fondent l’être-ensemble.

 

Au terme de cette perspective sociologique de la mode contemporaine, le lecteur devra ici avoir bien compris l’importance de la mutation des regards, des valeurs et du contexte sociétal dans lequel s’insère notre approche. Si dans un paradigme quasiment dépassé aujourd’hui, la mode se caractérisait par des règles qu’il convenait de suivre et était perçue comme futile, coercitive et régie par un système indépendant de ceux qui la portaient, la mode contemporaine propose désormais une diversité de styles mouvants en tant que formes de reconnaissance tribale et s’apparente dès lors à une découverte ludique, sensuelle et affectuelle qui révèle la puissance d’un imaginaire collectif construit autour de croyances partagées et d’expériences ritualisées. Lieu d’union, de communion, de vagabondage initiatique, la mode imprègne nos imaginaires collectifs et devient lieu d’exaltation du Soi, d’échanges de savoir-faire et de “faire-savoir”. En façonnant le style de tout un chacun, l’imaginaire de la mode contemporaine façonne avant tout le style tribal, en un mot la communauté.

 

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