LE MOUVEMENT « COLORZ » ET LA CULTURE « SNEAKERS »: UNE REPRESENTATION POSTMODERNE DE L’ESTHETIQUE HIP HOP

Publié le

19 février 2009 – Sylvie Gille (Université Paris V)

Communication intégrale

INTRODUCTION

Cette réflexion s’inscrit dans une problématique plus large portant sur LE STYLE comme valeur esthétique masculine dans la cité.

 

D’une manière générale , pour les garçons de GENEVILLIERS interviewés sur le rapport au vêtement dans le cadre de mon mémoire de M2R, l’esthétique est rapidement apparue déterminante, l’ensemble vestimentaire devant produire une composition conforme au modèle légitime ou socialement désirable: sans fausse note, sans erreur…

Il s’agissait avant tout, selon leurs propos, d’être “ bien assorti”, “pas dépareillé”…

L’analyse des données m’avait permis alors d’observer l’aspect conventionnel des valeurs esthétiques relevant du goût pour ces jeunes hommes: il convenait surtout de ne pas faire n’importe quoi avec les couleurs ou l’assemblage des matières et des imprimés…un peu, comme s’il fallait respecter une morale du vêtement.

 

Par ailleurs, nous observions également des tendances se croisant et se juxtaposant en cité mais sans que l’ordre esthétique du système ne soit fondamentalement remis en cause…

 

Mixer les tendances, adapter sa tenue aux circonstances, inventer de nouveaux codes, détourner les marques, explorer des circuits de distribution variés , toutes ces manifestations nous invitaient déjà à penser le corps comme une centre d’énergie animé par des forces d’appropriation l’engageant à produire de nouveaux symboles sociaux.

 

Dans cette perspective, le style m’est apparu comme l’une de ces énergies et aussi comme expérience sensible dans un lieu faisant lien: la cité.

 

Très vite, les garçons rencontrés évoluant dans la culture Hip-hop commencèrent à citer le mouvement COLORZ comme référent esthétique…

 

I/ LE MOUVEMENT COLORZ.

A/ Présentation générale.

Le mouvement « COLORZ » initié par BOUBA, jeune professeur de danse, compose un véritable code vestimentaire , un style construit autour des couleurs et de leur assemblage, la règle étant d’ « assortir » et surtout de toujours « ramener la couleur qui se voit le moins » en rappel, quelque part dans la tenue.

Une charte pose  les règles et les « techniques » de cette mode : les manquements sont sanctionnés par des avertissements ou même l’exclusion.

Des « paparazzis » veillent au respect du règlement en traquant l’hérétique qui oserait par exemple assortir un tee-shirt bleu foncé avec un pantalon marron.

Des « soldats », adeptes du « colorz » sont chargés de véhiculer les codes tant en France qu’à l’étranger.

Selon BOUBA,  “le COLORZ est à la base du hip-hop” , le phénomène relevant à l’origine d’une héraldique propre aux gangs du Bronx arborant “ une armure”, la plupart du temps, un blouson taggué au nom et aux couleurs du gang, permettant de les identifier.

Pour BOUBA,  « tout est possible » en matière vestimentaire à condition de respecter la règle fondamentale qui consiste à « ramener » ou « embrouiller la couleur qui se voit le moins », c’est-à-dire à faire un rappel de la couleur la moins voyante dans la tenue. Ca peut être, par exemple, des lacets de baskets oranges qui rappelleront le tee-shirt du même ton   ou encore les mêmes lacets passés dans la capuche du sweat-shirt, toujours en rappel.

C’est donc la subtilité du détail qui va faire la valeur du « passage » (ensemble vestimentaire), mais aussi la rareté de l’article ou son caractère inédit.

La technique du « stockage » (shopping compulsif consistant à collectionner) permet de valoriser certains articles (souvent des baskets) « collectors » hors-séries ou vintage qui seront reconnus et donc convoités par les adeptes de COLORZ ou plus généralement par les B-boys (danseurs de break) et jeunes hommes évoluant dans le hip-hop.

Il s’agit là d’un système de mode dont les codes ne peuvent être lus et traduits que par les initiés formant ainsi une sémiologie relativement hermétique.

Le vêtement décrit se fait récit à travers un système de signes autonome, un langage, un vocabulaire entièrement créés par l’initiateur du mouvement : ainsi, « un passage dur »par exemple viendra désigner une tenue irréprochable.

Un “ boucher”  désignera un adepte du Colorz qui ne fait aucune erreur ou affiche par exemple des baskets rares et cotées.

 

On relève ici un paradoxe sur lequel il convient de s’arrêter.

BOUBA affirme lors de nos entretiens « refuser l’étiquette hip-hop » et préférer créer et composer librement ses tenues en mélangeant les styles tout en respectant les règles « Colorz » ; selon lui, «  se limiter dans le choix des couleurs » et refuser de porter du rose par exemple serait pour un homme la preuve d’une faute de goût.

Pourtant des règles strictes et des techniques parfois sophistiquées définissent à l’intérieur de ce système apparemment ouvert des pratiques vestimentaires  sous contrôle  qui viennent verrouiller l’ensemble.

Souci de la distinction au sein du groupe (refus de «  l’étiquette hip-hop »)  et en même temps désir d’intégration par l’imitation (respect des règles Colorz) …

C’est bien ce paradoxe qui vient précisément définir les éléments fondamentaux qui structurent la mode : la propension à l’imitation et la volonté de distinction.

Système de mode à l’intérieur du système, COLORZ figure à la fois  un sous ensemble de codes et une unité effervescente qui transcende ces codes dans une arborescence sans limites…

BOUBA n’évoque-t-il pas d’ailleurs une forme de colonisation du goût par la propagation du mouvement « Colorz » confiée à ceux qu’il nomme « ses soldats » … ?

On voit se croiser ici deux dynamiques opposées d’ouverture (ne pas se limiter dans ses choix et diffuser le mouvement à travers le monde) et de fermeture ( respecter des codes de couleurs stricts qui viennent verrouiller la créativité dans une similitude d’action  gouvernée par un système de signes autonome).

Ce mouvement vient en fait croiser la double pulsation animant le hip-hop : le métissage, la mixité par la circulation des genres musicaux et artistiques, et en même temps une déclinaison de styles ( old school, new school, etc…) à travers des codes complexes et exclusifs, des techniques et des valeurs « puristes ».

COLORZ vient se loger dans cet intervalle effervescent, entre inspiration guerrière et message pacifiste, entre unité et diversité, distinction et imitation, rigueur et plaisir…

 

B/ “Ramène toujours la couleur qui se voit le moins”…Les codes “Colorz”

Mettre de la couleur, jouer avec les nuances et les associations participe d’un “ré enchantement du monde”.

La contemplation de la couleur va provoquer une “vibration de l’âme”, une émotion, une “résonance” qui définit le principe de “ la nécessité intérieure” selon KANDINSKY .

Dans le même temps, l’imposition de règles, de codes stricts renvoient à “une intimation objective” ( cf  Gilbert DURAND), à des obligations ( “ on ne fait pas n’importe quoi avec la couleur”) qui, lorsqu’elles sont intégrées en terme d ”hygiène de vie” ou “ d’état d’esprit” ( comme c’est le cas chez BOUBA) réalisent une implication: ainsi, BOUBA n’a plus conscience d’appliquer des codes ; il le fait naturellement, un peu à l’image du boucher ou du nageur dont les expériences sont décrites dans les contes taoïstes relatés par Michel MAFFESOLI dans ses derniers séminaires. Les règles sont incorporées et l’environnement lui-même participe de cette alchimie, de cette rencontre fusionnelle du sujet avec son objet dans un espace-temps ( le “trajet anthropologique “ selon Gilbert DURAND) et dans une appréhension vitaliste , une “connaissance”sensible du monde.

En témoigne , cette illustration que propose BOUBA sur son blog et qu’il commente: “ jalai prendr le ferry pour aller sur l ile de Macao… com par hazar je remark que la banket e colorz avec moi et ma boisson;;; colorz c magic!” ( texte original, blog Boubacolorz)

photo n°1

Ou encore cette photo prise sur une plage de sable noir: et commentée en ces termes: “là jsui sur une plage au sable noir et j’sui colorz avec le sable…”( texte original).

photo n°2

En outre, le respect de ces codes va renforcer un sentiment d’appartenance ( au hip-hop, à la danse, au crew, à la compagnie, bref, à la tribu…) par processus d’imitation et de reconnaissance.

Ainsi,au sein de Colorz, on existe parce qu’on est reconnu par l’autre, parce qu’on est DETERMINE par lui , non pas au sens du déterminisme mais de la détermination, de la définition de soi au sein d’un ensemble de règles, de codes constituant des limites.

Mais ces limites vont toujours être remises en question dans le jeu de combinatoires multiples voire infinis: ainsi BOUBA annonce en décembre sur facebook: “ je refais toutes mes paires”; et quelques jours après: “ je m’suis trompé; faut tout qu’je recommence!” . Outre l’auto- dérision contenue dans ces clins d’oeil, se perçoit aussi l’impermanence du système, sa mouvance, sa fluctuation, cela même qui lui permet d’échapper à la saturation . Nous y reviendrons.

De même la création incessante de nouvelles règles , de nouvelles techniques et d’un champ lexical spécifique fait de colorz un fait social ou un phénomène éminemment effervescent.

Comme nous le verrons par la suite, le mouvement colorz, s’il ne remet pas en question les principes fondamentaux de la mode réalise une mutation permanente de ses formes, éclatées en constellations de mode elles mêmes retenues dans un” instant éternel”.

 

C/ La dépense comme forme opératoire du style Colorz…

Le “ TAF” dans le vocabulaire Colorz désigne un shopping compulsif érigé en activité fondatrice: être Colorz suppose un investissement en temps et en argent; il s’agit de se constituer un fonds vestimentaire suffisant permettant le jeu des couleurs et des formes au quotidien .

LA DEPENSE apparaît comme la forme opératoire du STYLE et de sa composition esthétique.

Il est intéressant d’observer le détournement sémantique de l’expression argotique TAF qui signifie “ travail” et donc production et qui vient désigner dans le champ lexical Colorz une activité frivole à priori opposée au signifiant “travail”, confondant ainsi production et consommation.

Taffer signifie donc ici consommer et dépenser mais de façon intensive, excessive : la dépense est plaisir et excès; elle est dionysiaque.

Colorz ne se situe pas dans l’économie du besoin mais bien dans l’économie du DESIR.

“ COLORZ, c’est avant tout un kiff, un plaisir” explique BOUBA; il ajoute: “ c’est la rareté qui va faire la qualité du soldat…et avec le temps, il va monter en plaisir et en notoriété”.

Ce sont donc les affects et les passions qui vont relier les adeptes du Colorz aux objets ( vêtements, accessoires, chaussures..) mais qui vont aussi les relier entre eux à travers notamment les réseaux .

 

II/ COLORZ ET SON ACCESSOIRE TOTEMIQUE: LA BASKET

Dans l’esthétique COLORZ, le style va se construire autour de la basket.

Ainsi, la  “technique du radar” consiste à choisir un élément vestimentaire, par exemple un tee-shirt, en se munissant de la basket avec laquelle on veut l’assortir, afin de trouver exactement le même ton.

Au-delà,la basket apparaît véritablement dans ce système de mode comme un objet transitionnel.

Cet attachement est incarné par BOUBA dans les pages de son blog où de nombreuses photos le mettent en scène avec ses baskets: dans une baignoire recouvert de quelques paires mythiques ou encore sur un canapé imitant une mère en train de nourrir son bébé! Quand il évoque ses baskets BOUBA parle d’ailleurs de “ses enfants”!…

Là encore , l’humour, la dérision viennent signifier autre chose. Nous y reviendrons.

 

A/ Le “vintage” ou “modèle ancien” : authenticité et attachement.

Dans le milieu des sneakers addict ( collectionneurs de baskets) , la sur valorisation de la basket vintage ( ancienne) et particulièrement l’OG ( modèle original) témoigne d’un investissement émotionnel empreint de “nostalgie”. Cette plus-value est telle que des grandes marques comme NIKE utilisent des techniques pour vieillir les baskets et leur donner l’air d’avoir été portées et donc d’avoir une histoire…

L’OG est “ l’objet ancien” ( cf BAUDRILLARD, “Le système des objets”) convoité par les collectionneurs.

La spéculation sur e-bay fait la valeur et la cote de la basket sur un marché très instable.

Son historialité , comme nous le verrons, lui confère une valeur mythologique qui fait exploser sa valeur économique jusqu’à l’anéantir.

La distance du sujet à son objet se réduit jusqu’à la fusion dans le système Colorz où l’OG pour être réellement cotée ( dans les battles notamment) doit être non acquise c’est à dire possédée par son propriétaire depuis le début, depuis sa commercialisation ( en France ou à l’étranger).

“ Pour avoir de la valeur, ça doit être la sienne” dit BOUBA.

La valeur devient ici totalement symbolique: l’objet n’a plus de prix puisque sa cession et donc sa mise en équation marchande lui ferait justement perdre sa valeur.

La valeur est inhérente à la relation du sujet à son objet “fétiche”, à son “attachement”.

Ceci confère une densité à l’objet qui ainsi ramené à l’histoire du sujet devient authentique.

L’OG est culte ; et avec COLORZ, elle se confond avec la légende personnelle de son propriétaire..

 

B/ L’OG (modèle original): un “objet de collection” à plusieurs dimensions.

 

La basket OG est à la fois “objet ancien” ( voir Baudrillard) et “objet de collection”  en ce qu’elle requiert une certaine lecture, évaluant:

-l’esthétique

-l’époque

-le style

-la marque

-le modèle

-la série

-la rareté

Avec un arrière-plan économique:

La valeur fonctionnelle est intégrée à l’objet dès sa commercialisation d’origine ( ex: les coussins d’air) justifiant, en partie le prix élevé de la chaussure.

Si cette fonctionnalité participe de la qualité de l’objet, de son succès et de  son authenticité ( et l’on peut dire en ce sens que la basket relève du “ mythe fonctionnaliste” selon Barthes), elle s’érode cependant avec le temps : si, au fil des années, telle basket devient une légende  , sa valeur mythologique ne se construit pas sur des coussins d’air…

Ceci nous oblige à envisager aussi un arrière plan psychanalytique où la notion de désir et d’investissement affectif , avec tout ce qu’il peut y avoir de projectif et de régressif ( basket comme objet transitionnel ou transférentiel) vient à la fois constituer et justifier la LEGENDE dans un mécanisme de FUSION objet-sujet que l’on retrouve figuré dans l’allégorie du bain( bain de baskets ou bain de couleurs…), dans le blog de BOUBA:

Photo n°3

” Un bain de Jordan, ça détend!” ( texte original; blog de  Boubacolorz)

Photo n°4

“ je sui heureu dan mon élémen” (texte original; blog de Boubacolorz)

On pourrait considérer que la basket OG, particulièrement telle qu’elle est définie par COLORZ, vient se loger dans des espaces intermédiaires noués entre eux, entre la fonction et le mythe,entre l’objet et le sujet, entre le collectif et le personnel, entre l’économique et le symbolique, entre le pratique et l’esthétique.

 

Sur un plan sémiologique, lorsque BOUBA nous dit que la basket doit être “posée”, notamment dans les battles, il introduit un niveau de lecture supplémentaire: au-delà de son signifiant tautologique tenant à son authenticité, la basket va trouver un surplus de SENS dans la façon dont elle sera intégrée à un ensemble vestimentaire, mise en scène dans la gestuelle, la posture, LE STYLE de son propriétaire.

BOUBA, en expliquant qu’il faut “ faire vivre la basket” et pas uniquement “ l’afficher” c’est à dire la montrer, nous indique que la basket n’est pas seulement un objet de collection qu’il suffit de POSSEDER, mais un objet particulier qui ne peut avoir de SENS et donc de VALEUR, que par la mise en image, la mise en discours , la mise en scène que proposera son propriétaire en l’INTEGRANT à ce qu’il veut paraître et donc, en partie au moins, à ce qu’il EST.

 

C/ La basket OG: entre symbole et légende personnelle…

Les différents niveaux de lecture du phénomène semblent en fait rapprocher de plus en plus l’objet du sujet dans une organisation concentrique.

Un premier niveau de lecture  évaluant la forme, l’ergonomie, l’esthétique, le modèle, la série ( et avec l’ensemble de ces items la RARETE du produit) positionne la basket sur un plan ECONOMIQUE, marchand, collectif, celui du collectionneur-consommateur.

Un deuxième niveau va nous éloigner du produit, de sa réalité économique et matérielle, en introduisant une valeur HISTORIQUE qui elle-même va nous rapprocher du sujet et de son groupe d’appartenance, en terme de classe d’âge et de génération: l’OG devient le MUST, la garantie de l’authenticité , relayant la “réédition” au rang de sous gamme sinon de mauvaise copie.

L’OG non-acquise, “la sienne” comme le dit BOUBA, érige l’objet en SYMBOLE dans un troisième niveau de lecture . La basket devient l’objet culte , l’objet totem témoignant de l’histoire du sujet,de sa LEGENDE PERSONNELLE de son appartenance à la mouvance hip-hop , preuve qu’il était déjà “dans la vibe”, à l’époque…

Ici, c’est le sujet lui-même , labellisé “old school”, qui vient affirmer son authenticité auprès de ses pairs, un peu comme un serment d’allégeance , détenteur de ce cachet “ OG” témoignant d’une fidèlité sans faille à soi-même et au groupe…

Ainsi, le détenteur d’une JORDAN 88 OG va être identifié comme un B-boy de la première génération, un “ancien” et assimilé à l’esprit originel du hip-hop , celui d’AFRIKA BAMBAATAA dans les années 70 et son slogan: Love, Peace and Unity.

On sent bien que l’enjeu de ce  système ou son terme final est bien le collectionneur lui-même à qui la basket OG confère une identité, une authenticité en le situant au sein de son groupe en terme générationnel.

Un quatrième niveau de lecture pourrait analyser le LIEN AFFECTUEL à l’objet mis en scène dans une icônographie de la basket , sur les sites de vente en ligne, mais surtout sur les blogs et les réseaux communautaires tels que facebook.

La mode de la customisation de la basket (chez  NIKE et ADIDAS par exemple avec ADICOLOR) si elle permet de personnaliser la chaussure ne lui confère cependant pas la densité historique qui fait la valeur de l’OG. Ce phénomène ,déjà en vogue dans les années 80 et qui revient en force depuis 2006, illustre cependant fort bien le lien affectuel réunissant le sujet et l’objet.

photo

Membres du collectif HIP-HOP RESISTANCE et leurs sneakers customisés.

Sur les sites de vente en ligne, la basket se fait bijou , posé dans un décor épuré ou mieux encore dans son écrin, c’est à dire sa boîte d’origine. Elle est produit économique à forte valeur marchande.

Sur les blogs, la basket mise en scène participe du phénomène d’exhibition de soi ; elle devient l’objet intime et  transférentiel, celui qui n’a plus de prix.

Le registre de l’humour, du second degré , de l’auto-dérision vient faire basculer le sens ou plus exactement le détacher de son signifiant.

Voir les photos n° 3 et n°15

 

III/ COLORZ: UN DISCOURS DE MODE JAMAIS TERMINE.

A/Pièce manquante, pièce désirée.

Le mouvement Colorz offre la particularité de n’être pas fermé; il n’est jamais clos.

Fondé sur une quête incessante, dans un discours qui est celui de la collection jamais terminée et des codes à réinventer sans cesse, COLORZ s’étend entre le passé et l’avenir , dans un “INSTANT ETERNEL”, où l’humour apparaît comme une conscience de soi, une lucidité intégrant le caractère tragique de cette quête infinie.

Si la basket est ,ainsi que l’écrit BAUDRILLARD à propos des objets de collection, cet “objet récupéré par le sujet dans l’abstraction vécue qu’est le sentiment de possession”, elle est aussi cet objet désiré qui ne sera jamais possèdé par le sneakers addict ( collectionneur)  puisque, toujours selon BAUDRILLARD, le délire commencerait “ là où la collection se referme et cesse d’être orientée sur un terme absent”…

Ainsi, on voit bien à travers les pages du blog de BOUBA que ce qui importe , ce n’est pas tant les paires de sneakers possèdées ( cf à propos de la PUMA modèle CLYDE: “ soit tu l’as , soit tu l’as pas”) que celles qui sont désirées ( cf à propos d’une paire de NIKE non possèdée: “ ça c’est les prochaines que j’aurai, je sais pas où, mais je les aurai!”).

Le système repose donc bien sur une économie du désir et non du besoin auquel on pourrait répondre par l’acte de consommation classique.

Photo n°5                                                                                                                                      Photo n°6

“la CLYDE soi tu la soi tu la pa “                                    “ca cé lé prochenn qu jirai cherché, jsai pa”

( texte original)                                                                                    ou mai jlé orai. “   ( texte original)

La pièce désirée ( en l’occurence, la Nike ) est convertie en manque; elle devient objet de défi, de conquête.

La pièce possèdée est aimée; customisée, encodée par les mécanismes de colorz ( la plupart du temps, le changement des lacets “ramenés” à la couleur) , elle est ainsi faite “ SIENNE”, érigée en totem, symbole de l’univers COLORZ.

 

B/ La “participation magique” autour de la basket-totem.

En faisant “ vivre la basket”, en la “ posant “,  les adeptes du  Colorz la mettent en scène dans une poétique post-moderne , à l’occasion des battles par exemple , lors des soirées , des shows, des expositions de sneakers et plus généralement dans la rue, au quotidien ou sur les pages de blogs qui leur sont consacrées.

Le monde “imaginal” de la basket devient constitutif d’un “être ensemble”, d’un partage affectuel autour de codes communs animant le sentiment d’appartenance.

Ainsi, l’évènement “ BACK IN THE DAYS” réunit une fois par an des sneakers addict qui viennent exposer et mettre en compétition leurs “collectors”.

Véritable communion dionysiaque autour de la baket-totem, cette manifestation met en scène un désir collectif, effervescence  mimétique qui vient fédérer la groupe par effet d’imitation et de contagion , “épiphanisant” cette  “participation magique” décrite par Michel MAFFESOLI .

La cinquième édition de “ Back in the days” s’est tenue le 29 mars 2009 dans un lieu parisien mythique pour le hip-hop français: le Globo, Boulevard de Strasbourg , autour de personnalités non moins légendaires telles que le photographe new-yorkais Jamel SHABAZZ ou le DJ DEE NASTY.

Ce festival organisé avec le soutien de ADIDAS ORIGINAL réunissait  environ                        de B-boys et B-girls tous lookés ou relookés 80’s pour l’occasion , J SHABAZZ photographiant les participants “ les plus stylés”.

Véritable célébration des “ golden years of the hip-hop”, les années 80, et particulièrement son année phare 1988, BACK IN THE DAYS proposait ce jour là des tournois de “ rétro gaming” tel que STREET FIGHTER II sur borne d’arcades ou encore des battles de danse HYPE.

Chacun arborait donc une tenue eighties mêlant à la fois les codes du Hip- hop , les codes “mode” des années 80 et les références culturelles ( musique, cinéma,vidéo gaming, émissions TV…) venant  comme des clins d’oeil, rappeler des figures ayant marqué cette époque.

Photo n°7   Image du flyer annonçant l’évènement sur le site

La chemise à carreaux                                                                                      fluo , leggings et bling-bling

Photo n°9                                                                                                Photo n°10

 

PHOTO n°11    chapeau sur foulard et col relevé

Photo n° 12                                                                                         Photo n° 13

Casquette, fluo et toujours les lunettes!                                              A la façon de FLAVA FLAV ( Public Ennemy)

Mais surtout, comme les années précédentes, c’est la basket surtout que l’on célébrait ce jour là.

Et pas n’importe laquelle!

La basket vintage bien-sûr était à l’honneur , un jury d’experts consacrant à l’issue d’un battle de  sneakers LA paire introuvable ,venant par là même adouber son heureux propriétaire.

Exit les rééditions et les modèles trop récents post 90 immédiatement repérés par un jury averti!

L’original seul avait sa place sur le podium, même si dans la salle nombre de baskets “dernier cri” rivalisaient aussi bien parmi les filles que les garçons.Photo n°14

Dans ce “ haut-lieu” d’exposition de soi et de reconnaissance à travers des combinaisons de codes ( hip-hop; fashion; vintage 80) renvoyant à la culture hip-hop, c’est bien autour de l’image et de la composition esthétique que s’exprime le sentiment d’appartenance , dans une atmosphère ludique mais aussi ouvertement nostalgique ( même si la plupart des participants n’ont pas connu ces fameuses “golden years”).

Ainsi, plusieurs garçons arboraient un tee-shirt portant le slogan: “ Le rap, c’était mieux avant”.

Contrairement à la mode “rétro” qui souvent occulte ou détourne le signifié du vêtement pour n’en garder que le signifiant, le vintage dans la culture hip-hop renvoie à un sens, à des valeurs à la fois artistiques et éthiques qui viennent s’exprimer et se réactualiser dans une composition esthétique.

Ici , ce n’est pas la marque ni le prix du vêtement qui fait le style mais ‘l’objet ancien”, le totem, l’accessoire-culte mis en équation dans une composition vestimentaire qui se doit conforme à l’esprit d’une époque…

Et c’est donc bien dans la forme esthétique conjuguée à une sensibilité collective elle même réactivée par le sentiment de nostalgie que se produit dans cet INSTANT, cet ETRE ENSEMBLE  la “ liaison éthique” post moderne définie par Michel MAFFESOLI.

 

C/ Un objet infini dans un système en rupture.

Intégrée dans un répertoire stylistique lui- même composé d’un ensemble de techniques contribuant à définir et à redéfinir sans cesse le mouvement Colorz, la basket est aussi et peut-être avant tout l’objet infini , celui qui échappe à la possession absolue ( si tant est qu’elle existe), celui qui n’est jamais totalement “ récupéré” par le sujet.

Absorbée dans un système jamais achevé , celui de la collection par définition mais aussi celui de Colorz en construction permanente, la basket vit sa vie

BOUBA sait qu’il possède à peu près 800 paires de baskets…mais il ne les a jamais vraiment comptées ou inventoriées comme le ferait un collectionneur classique…

Une partie est stockée chez lui, l’autre chez sa mère… L’espace de sa “collection” n’est pas vraiment délimité.

Ses 800 paires de baskets qui constituent un certain capital ne sont pas assurées…

La matérialité de sa collection semble se déréaliser ou en tout cas perdre de sa valeur concrète et économique  dans le rapport affectif ,symbolique et imaginal.

L’humour avec lequel l’objet est mis en scène ( avec son sujet, la plupart du temps), vient signifier cette abstraction  vitaliste en l’enveloppant dans une ambiance, un climat particulier.

Photo n°15

”j’ai bocou d enfans à nourrir!!!!!!” ( texte original;blog Boubacolorz)

Sur Facebook, début janvier 2009, BOUBA annonce: “ je refais toutes mes paires”…( = je recompte toutes mes paires).

Et  deux semaines plus tard: “ je m’sui trompé , fau  tou que j’recommence!” … Le clin d’oeil aux initiés du Colorz, au réseau d’ amis “facebook, b-boys et sneakers-addict manifeste également, à travers l’auto-dérision, cette impossibilité à maîtriser l’objet et son système.

Le système de la “collection-stockage”propre à Colorz organisé autour du manque , mais aussi de la re-création incessante de l’objet qui le construit et le déconstruit en permanence échappe ainsi à la saturation.

C’est un système qui est en rupture permanente…” une rupture qui permet d’échapper à l’achèvement de la collection qui signifierait l’élision définitive de la réalité” ainsi que l’écrit BAUDRILLARD ( puisque le délire commence là où la collection s’achève selon le même auteur).

Colorz est donc bien un mouvement dans lequel se joue “ la Colorz attitude” qui permet au style de n’être jamais institué en tant que tel et d’échapper au stéréotype et à la répétition malgré la systématique de la collection.

 

D/ Colorz: vers une féminisation du système de mode?

Pour autant, les fondements, les formes du système de mode ne sont pas remis en question avec COLORZ.

Ainsi, la bi-catégorisation hommes-femmes , le dimorphisme sexuel demeurent.

Conformément à l’esprit hip-hop, les valeurs restent masculines, voire machistes, s’exprimant dans une sur-différenciation sexuelle.

Même si BOUBA affirme qu’il faut “oser”, les hommes “ colorz” ne portent pas des jupes.

Le système reste masculin.

A l’instar du dandysme, c’est dans la relation au vêtement et non dans le vêtement lui-même que la féminisation va s’exprimer.

Mais c’est le masculin qui vient envahir le féminin et non l’inverse comme ce fut le cas par exemple dans les années 60.

On pourrait donc parler d’une féminisation par invasion du masculin dans le champ du féminin non pas dans la forme mais dans la relation au vêtement.

Leah Mac Sweeney, designeuse new-yorkaise et créatrice d’une mode streetwear pour filles se moque gentiment de ces garçons, colorz ou non, qui chérissent leurs baskets et leur garde robe, en affichant cette phrase emblématique sur de jolis tee-shirts colorés: MEN ARE THE NEW WOMEN.

Selon BOUBA, si “les filles arrivent à être colorz avec un budget plus serré que les garçons” grâce à l’optimisation des accessoires, bijoux, sous-vêtements etc…il n’en demeure pas moins qu’elles sont peu nombreuses à être affiliées au mouvement.

Celles qui le deviennent sont rarement des b-girls ( danseuses de hip-hop) et plus souvent des filles très jeunes, parfois encore collégiennes qui “découvrent” le Colorz sur les sites internet ou par msn; le phénomène se développerait dans ces groupes féminins par processus d’imitation, selon BOUBA…  “ c’est nouveau pour elles; elles apprennent”…alors que les garçons dépasseraient le processus d’imitation ( application des règles, apprentissage) pour accéder à la distinction par la transmission

 

CONCLUSION

Ainsi , COLORZ serait une composition de groupes, déclinés en sous-groupes eux-mêmes traversés par des courants transversaux pour former ce que Michel MAFFESOLI nomme “ une concaténation de marginalités” ( cf “ La conquête du présent” p 682), une déclinaison un peu incertaine, sans centre précis ni périphérie définie .

Effervescent, pluriel, à la fois permanent et impermanent dans son discours et ses mises en forme, suivant la labilité des choses dans le va et vient synergique de l’objet et du sujet, COLORZ ne figure-t-il pas dans l’ensemble de ses représentations esthétiques et sensibles la tribu post-moderne?

BIBLIOGRAPHIE.

Jean BAUDRILLARD “ Le système des objets”, Gallimard,Paris, 1968.

Roland BARTHES “ Mythologies”, Editions du Seuil, Paris, 1957.

Vassily KANDINSKY “ Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier”, Folio, Paris, 1954.

Michel MAFFESOLI

  • “ Le temps des tribus”, La Table Ronde, Paris, 1988.
  • “ L’instant éternel”, La Table Ronde, Paris, 2000.
  • “ Le réenchantement du monde” , La Table Ronde, Paris, 2007.
  • “ Après La Modernité?” , CNRS Editions, Paris , 2008 (La conquête du présent, PUF, 1979).

13Frédéric MONNEYRON “ La mode et ses enjeux”, Klincksieck, Paris, 2005.

 

 

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