L’ANIMALITE DANS LA MODE MASCULINE

Publié le

23 mars 2010 – Emilie Coutant (Université Paris V)

Chien noir sur les épaules, sac à main dans la gueule d’un tigre,  éléphants aux ongles vernis ou encore serpent se lovant sur le corps dénudé d’un mâle allongé au bord d’une piscine… les figures de l’animalité dans les imaginaires de la mode masculine font florès. Dans l’effervescence de ces imageries animales, force est de relancer le débat sur la frontière éminemment poreuse entre l’humanité et l’animalité. Ce questionnement en termes de limites et de frontières  a suscité de nombreuses réflexions, tant de la part des philosophes, des anthropologues ou, plus tardivement, des éthologues. Ce débat amène donc à poser la question du devenir-animal de l’homme, la part d’animalité dans notre humanité et ce que nous projetons de notre humanité dans l’animalité.

Le bestiaire de l’imaginaire médiatique occidental, notamment celui de la mode masculine -mon matériau de recherche privilégié-,  est riche de significations et de sens pour appréhender ce devenir-animal de l’homme, dans son humanité et dans sa singularité de sexe, bien que cette singularité ne soit pas ici l’objet de la réflexion. On retrouve dans d’autres champs que celui de la mode, dans le sport ou dans l’art, des utilisations symboliques de l’image animalière pour signifier un devenir-animal, une animalité de l’homme voire une bestialité. Pareillement à la littérature d’esprit fabuliste (Esope, La Fontaine, Roman de Renart…), dans l’imaginaire de la mode, le bestiaire fournit un miroir à l’homme en lui figurant l’altérité. Qui s’intéresse à l’animalité rencontre la multiplicité, et questionne derechef l’identité dans son unicité, sa dualité et sa duplicité. En analysant les images animalières dans la mode masculine, via un excursus étymologique sur l’animalité, il s’agira de mettre en évidence la pluralisation de l’identité qui se trame dans notre socialité en gestation. Inscrite dans le cadre conceptuel de la théorie de l’imaginaire de Gilbert Durand une réflexion mythanalytique sera à même de pointer les symboliques animalières dans le mundus imaginalis ; ces dernières, révélant la permanence de l’archétype animal dans notre imaginaire, permettront dès lors la compréhension du devenir-animal de l’homme dans un monde où la définition de l’homme passe pourtant par une mise à distance de la nature.

Dans la réhabilitation de l’imaginaire, de même que dans le débat actuel sur l’image, le champ de la mode offre un terrain d’observation très privilégié. Comme d’autres champs il manifeste la prégnance contemporaine de l’image mais il en livre, de surcroit, toute l’efficace sociale. L’imaginaire du vêtement ne se contente pas de déterminer le social, il est aussi figuration du social. La force de ce champ réside surtout dans sa capacité de conciliation de la dimension collective et de la profondeur symbolique. L’imaginaire de la mode révèle les larges orientations d’une société dans ses rapports au monde et à soi. Il est à même de révéler par conséquent le rapport de l’humanité à l’animalité. Cet imaginaire révèle aussi les dynamiques sociales quant aux relations entre les sexes et quant à la sexualité. Si l’on s’en donne les moyens, cet imaginaire fournit également la possibilité de pénétrer sous la surface sociale, dans les profondeurs sociétales, et de dégager les schèmes, les archétypes et, par suite, les grandes structures anthropologiques qui définissent une époque et lui donnent son sens. Enfin, l’imaginaire de la mode retrouve, dans nos sociétés postmodernes, quelques unes des fonctions essentielles de ce mundus imaginalis, refoulé par la modernité occidentale. Il apparait donc comme le terrain privilégié d’expérimentation des méthodes durandiennes, notamment pour ce qui est de la question du devenir-animal de l’homme puisque l’archétype animal est largement utilisé dans ce type d’images. (…)

cf. Animal Luxus in Les Cahiers Européens de l’Imaginaire n°2 Le Luxe, Paris, CNRS Editions, 2010.

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